Jalal Khoury : un grand dramaturge qui a marqué son temps
Shanty2 -
Metteur en scène, comédien, auteur dramatique, professeur et chroniqueur artistique, Jalal Khoury a marqué le monde théâtral libanais durant une cinquantaine d’années et lui a donné un cachet et un souffle spécial. Né le 28 mai 1933, il vient de tirer sa révérence à l’âge de 84 ans laissant une profonde brèche dans la vie culturelle du pays. Sa grande taille et sa voix magistrale imposaient, autant que son humour doublé d’une élégante amabilité, homme d’une grande culture, parfaitement francophone il a longtemps défendu les idées marxistes sans pour autant se leurrer sur les écarts du communisme.

Premier auteur libanais traduit et joué à l’étranger, ses œuvres sont traduites en allemand, anglais, arménien, iranien et français. En Allemagne, sa pièce ‘Al Rafiq Ségéan’, mordante critique de la lutte des classes, est restée à l’affiche, au répertoire du Volkstheater Rostock pendant deux saisons.

Chroniqueurs artistiques dans des publications libanaises francophones, dans les années soixante, il débute en 1962 dans le théâtre universitaire d’expression française dans le cadre de l’Ecole supérieure des lettres de Beyrouth au Centre universitaire d’études dramatiques, (C.U.E.D.) et entame une carrière de metteur en scène en 1964 avec ‘Les visions de Simone Machard’ de Bertolt Brecht. Le célèbre dramaturge allemand (1898- 1956) aura une grande influence sur les conceptions théâtrales de cet amoureux des planches.

Le grand mérite de Jalal Khoury est d’avoir compris très vite, lui qui penchait plus vers le théâtre en langue française, l’importance de jouer en libanais si l’on veut atteindre le plus grand public possible. Il crée son immortel personnage de Géha. L’immense succès remporté par ‘Geha fi al koura al amamiya’ (Geha dans les villages frontaliers), 1971, lui donne raison. Il revient à la charge en 1980 avec ‘Geha à Camp David’. La pièce ‘Al Rafic Segan’ (Camarade Segan) 1974 dépasse les frontières. Même engouement du public pour ‘Abadaye’. En pleine guerre du Liban, il présente ‘Fakhamet al Rais’ (Son Excellence le président) en 1988 et la reprend en 2015 affirmant lors de l’interview qu’il nous a accordée ‘’rien n’a changé dans le contexte socio- politique libanais’’. Nostalgique, il présente ‘Rizallah ya Beyrouth’ en 1996. Il a eu l’audace de s’attaquer à des sujets à caractère politique ! Il faut croire que la censure était plus souple que de nos jours !...

Dans ses dernières œuvres, il se tourne vers le théâtre à caractère mystique, philosophique et d’Extrême-Orient : ‘Hindiyé, la folle de Dieu’ (1999), et ‘Al-Tariq ila Qana’ (Le chemin de Qana) (2006), ‘Rahlat mouhtar ila Sri Nagar’ (Un contrit à Sri Nagar) (2009), et sa dernière pièce ‘Khedni bhelmak Mister Freud’ (Take It Easy Mister Freud) (2014,) ce qui n’était pas pour attirer les masses. Il le savait d’ailleurs, mais c’était son choix. Il est de même resté actif jusqu’au dernier jour affirmant dans l’interview qu’il nous avait accordée ‘’je suis toujours sur la brèche’’.

Le besoin de partager et de communiquer le mène aussi vers l’enseignement universitaire, qui occupera une place dans sa vie professionnelle. Il enseigne le théâtre à l’Université libanaise (Faculté des Beaux-arts) de 1968 à 1975 et à l’Université Saint Joseph de Beyrouth - théorie et pratique théâtrale, et écriture du scénario -, à l’Institut d’études scéniques audiovisuelles et cinématographiques, de 1988 à 2012, et sera chef du département des études scéniques de 1988 à 1999.

Sa grande culture liée à son insatiable boulimie de lecture faisait qu’il pouvait aborder n’importe quel sujet artistique, politique, historique, littéraire, etc. avec assurance et aisance. On ne pouvait que l’écouter même si on ne partageait pas toujours ses idées.

Personnage hors normes imposant et attachant à la fois, il a marqué son temps. On souhaiterait que ses pièces soient reprises à la télé ou rejouées au théâtre pour les faire connaître aux jeunes générations et rafraichir la mémoire des ainées.
Lors des funérailles qui ont eu lieu en l’église Saint Maron le 4 décembre, le ministre de la Culture, Ghattas Khoury, a remis au grand dramaturge, à titre posthume, au nom du président de la République, Michel Aoun, la médaille de l’Ordre national du Cèdre au rang d’officier, en hommage à son parcours artistique et précieuse contribution au développement du théâtre au Liban. Jalal détenait aussi la distinction de Chevalier des arts et des lettres.

Nelly Helou

* Lors de la reprise en mai 2015 de la pièce de théâtre ‘Fakhamet al Rais’ (Son Excellence le président ) nous avions rencontré Jalal Khoury pour nous parler de cette œuvre et de son théâtre. Lire :
‘Fakhamat al Ra'iss’ : une parodie mordante de notre vécu’



read more