Liban, une troisième prorogation insensée
claudeelkhal -

Le parlement libanais vient de voter une troisième prorogation de son mandat. Les élections législatives ont encore une fois été reportées. Cette décision a été prise alors que la région est le théâtre de changements majeurs qui pourraient s’avérer dangereux pour le pays des cèdres.

Élus en 2009 pour un mandat de quatre ans, les députés sont en place depuis huit ans, et viennent de s’offrir onze mois supplémentaires. A chaque fois, le prétexte est fallacieux. Ils ont invoqué, par deux fois, des raisons de sécurité et l’impossibilité d’assurer la tenue d’élections alors que des festivals se déroulaient sans incidents sur tout le territoire libanais!

Aujourd’hui, ils utilisent comme prétexte une carte électorale électronique qui n’existe pas et qu’ils ont eux-mêmes décidé d’imposer. L’imposture est énorme et se voit comme le nez au milieu de la figure de Cyrano. Mais qu’importe, la nouvelle prorogation a été votée et ceux qui ont protesté ont été violemment réprimés.

Au delà du dévoiement d’un processus démocratique kidnappé depuis quatre ans par une classe politique sans scrupules, cette troisième prorogation est irresponsable et insensée. Le pouvoir libanais, autant exécutif que législatif, connaît une crise de légitimité sans précédent. Même si ses différents pôles ont une couverture légale, ils n’en sont pas moins illégitimes.

Les députés n’ayant pas été réélus à la fin de leur mandat comme le veut la Constitution, ils ne représentent depuis quatre ans que leur propre personne. Ces 128 individus qui ne représentent qu’eux-mêmes ont continué à légiférer au nom du peuple libanais, ils ont élu un président de la République et accordé leur confiance au gouvernement.

Même si, selon la division confessionnelle, le président actuel tire sa légitimité d’un important soutien populaire parmi les chrétiens, ce n’est nullement le cas des députés, ministres ou Premiers ministres, comme l’ont démontré les dernières élections municipales.

Cette crise de légitimité peut s’avérer mortelle si elle n’est pas résolue au plus vite. Surtout dans un contexte régional explosif et incertain. Un changement tectonique a récemment eu lieu avec la mise au ban du Qatar par l’Arabie Saoudite et les autres pays arabes, et l’alliance de ce même Qatar avec l’Iran et la Turquie. Formant ainsi deux camps ennemis décidés à en découdre et à imposer leur volonté à tout le Moyen-Orient.

Que se passerait-t-il si le conflit entre le camp dirigé par l’Arabie Saoudite et celui dirigé par l’Iran s’envenime, si dans trois ou six mois, l’un et l’autre demandent à leurs alliés libanais de prendre clairement position, ou pire, d’y participer? Que deviendra la fameuse politique de distanciation suivie jusqu’à présent? Quelle force politique libanaise pourrait dire non à son parrain et bailleur de fonds régional?

Que passerait-t-il si Israël, profitant de cette nouvelle donne, attaque le Liban? Si des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont jetés sur les routes et transformés en réfugié dans leur propre pays, comme ce fut le cas en 2006? Si la grogne populaire née d’une guerre qu’on peut imaginer dévastatrice, se retourne contre le pouvoir en place ou se transforme en conflit confessionnel?

Le désastre a été évité en 2006 parce que les différentes forces politiques libanaises tiraient une incontestable légitimité des élections qui avaient eu lieu un an auparavant. Mais demain, qui peut prédire ce qui pourrait arriver?

Si les pouvoirs exécutif et législatif sont illégitimes, l’issue de ces deux scénarios du pire serait inévitablement la guerre civile suivie par l’éclatement du Liban. Le devoir de tout responsable politique est de tenir compte de ces dangers potentiels et d’agir en conséquence pour protéger au mieux le pays de leurs terribles et prévisibles conséquences.

La seule façon de protéger le Liban est d’organiser des élections législatives le plus rapidement possible. Ça veut dire revenir sur la dernière prorogation et annuler le projet de carte électorale magnétique. Se faisant, un nouveau parlement serait élu. Il désignerait un Premier ministre, qui à son tour formerait un gouvernement issu des élections. Ce dernier obtiendrait sans difficulté la confiance du parlement, consolidant ainsi les institutions de la République.

La classe politique libanaises en est-elle capable ou est-elle à ce point dévoré par l’ambition personnelle qu’elle en vient à mettre en danger l’existence même du Liban?


© Claude El Khal, 2017


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